Aux amis chaleureux qui font que la vie garde du sens

à tous ceux qui cherchent la voie de la Vie

Introduction

 

Un jour il s’aperçut que le monde ne tournait pas autour de lui. Il tournait même plutôt sans lui. Il en fut assez déprimé.

Plus tard il comprit qu’il était un univers dont il ne connaissait qu'une toute petite partie. Cela l’enchanta. Il eut envie de le visiter.

Ce qu’il vit alors le fit tomber de haut. Tout y était explosé, fissuré, avec des morceaux qui dérivaient dans le vide, comme des planètes qui auraient perdu leur soleil, vides de tendresse, de vie, d'espoir, glacées, brisées.

C'était ça, son univers? Il n’avait pas imaginé un tel désastre, il ne s’en était pas rendu compte.

Tout était à refaire, ça ne tenait pas ensemble, ça partait en morceaux...

 

Il se sentit frustré, dessaisi d’une découverte pleine de plaisirs à venir. Il tenta de le reconstituer, comme un puzzle, mais les pièces semblaient constamment vouloir se repousser mutuellement. Il put cependant y entrevoir des constructions éboulées, inachevées, maintes fois reprises, tout un champ de ruines à l’arrière duquel se dessinait un visage d’enfant. Cela lui évoquait un miroir brisé dont le reflet se serait figé, un jour lointain, sur les décombres d’un paysage d’enfance. Une mémoire éclatée, puis oubliée, était-ce cela, son univers?

L’enfant solitaire qu’il avait été lui revint en mémoire, un peu trop sensible à la dureté des mots et des regards, si perdu dans un monde de grands aux actes incompréhensibles, ne trouvant pas sa place, cherchant à se construire sans y parvenir et se refermant peu à peu sur lui-même comme sur un secret qu’il fallait cacher. Personne ne s’intéressait à qui il était vraiment, et il se sentait de trop.

Malgré tout cela la vie se déployait à l’intérieur de lui, pleine de désirs, de peurs, de rêves qui le poussaient à désobéir au cadre rigide et austère qu’on lui imposait et auquel il essayait pourtant de se plier.

Il devint un rêveur éveillé, réfugié dans un monde magique et merveilleux, terriblement anxieux à l’idée qu’on ne le lui interdise et le protégeant en le cachant sous des amoncellements de mensonges et de cachotteries. Mais il se sentait encore plus coupable et déchiré et avait constamment peur des représailles.

C’est ainsi qu’il se persuada peu à peu qu’il n’avait pas le droit d’exister.

Cette loi toute puissante de non-existence organisa sa vie. Il se sentait différent, mais il s’habitua, tel un condamné d’une prison invisible, grandissant dans une réalité terne et sans chaleur tout en craignant de perdre le peu qu’il avait acquis. Ses peurs devinrent son geolier. Il obéissait à ses lois. Elles gérèrent son quotidien.

Il rêvait d’être quelqu’un d’autre, dans un ailleurs plein d’amour et de tendresse. Il l’entrevoyait, comme de l’autre côté d’une vitre, quelque chose d’interdit ou qu’on ne peut s’offrir tant il est hors de prix. Il avait parfois envie, terriblement envie, de le voler.

Il finit par se perdre et s’oublia, ne sachant plus qui il était vraiment, gardant simplement, comme un secret bien caché derrière un masque, une mélancolie qui lui rongeait le cÏur et y creusait des trous. Son âme s'en échappa peu à peu, tel un liquide d’une coupe brisée. Elle devint une Errante, seule et désincarnée, en quête de ce qui pourrait redonner au cÏur de cet être qu’elle devait habiter le sentiment de se retrouver et le goût de vivre.

Mais il crut qu’elle l’avait abandonné à tout jamais, qu’il n’était pas digne d’elle. Une tristesse infinie s’installa en lui, le rendant inconsolable.

Et il grandit ainsi.

Des souvenirs continuaient d’affluer. Il se revit adulte, par un jour gris, banal, attendant au volant de sa voiture à un passage à niveau abaissé en pleine campagne, un peu absent. Un train avait surgi, assourdissant, et dans le silence qui avait suivi, une compréhension soudaine s’était imposée : il n’était pas sur la bonne voie, il s’était écarté du fil de sa vie, et s’il continuait, il allait droit dans le mur. Une prise de conscience totale, immédiate, de celles qui semblent aussi saisir le corps. Une évidence.

C’est alors qu’il perçut l’appel. Il ne saurait pas bien le décrire, si ce n’est qu’il lui venait de l’intérieur de sa poitrine et qu’il était le seul à l’entendre.

Cela dura des jours. Il était constamment présent, insistant, quelque chose de différent de tout ce qu’il connaissait, une voix intérieure tout autant qu’un silence particulier à l’arrière du brouhaha habituel du mental, un signe venu d’un autre monde, à la fois lointain, fragile et fortÉ

Chaque fibre de son être semblait le reconnaître et entrer en résonance avec ce connu inconnu qui faisait monter en lui un désir intense d’en rejoindre la source. Son quotidien devint secondaire, ses rêves anciens d’un autre monde, d’une autre vie s’y infiltrèrent de plus en plus puissamment et le débordèrent, il ne maîtrisa plus ce qui lui arrivait. Cela semblait insensé, et pourtant c’était comme si c’était le sens de sa vie qui l’appelait.

Il lut beaucoup, à cette époque, pour comprendre. Il sut que c’était une expérience qui traversait l’humanité dans sa profondeur. Mais la compréhension ne fit pas disparaître l’appel.

Il retournait sans cesse vers le miroir brisé de ses mémoires d’enfance, essayant de le reconstituer, pensant qu’alors il saurait ce qu’était cet appel et d’où il venait. Mais en vain.

Pourtant un jour, alors qu’il tentait encore de recoller des morceaux de son univers, à bout d’espoir, perdu et découragé, son regard fut attiré par des traces de pas juste à côté de lui et qu’il n’avait pas remarqué auparavant, des empreintes de pieds d’enfant qui se dirigeaient vers un cÏur creusé dans le sol, caché sous des bris de glace. Il était criblé de trous, et en s’approchant on discernait qu’ils se transformaient en passages sombres et étroits. Les traces s’enfonçaient dans l’un d’entre eux.

Il s’organisa, pris quelques objets, un carnet, des provisionsÉ

Et il partit à la recherche de l’enfant.

Ceci est le récit de son voyage