1

Le territoire de l’oubli

 

 

Au fond du passage, une petite porte de bois ancienne et toute vermoulue ouvrait sur une hauteur. Il découvrit à ses pieds un vaste territoire, entièrement recouvert d'un labyrinthe fait d'impasses, de chemins effondrés, de puits, de portes scellées...

 

Extrait du carnet du voyageur

ÉC’est un monde étrange, où flotte un immense sentiment d’abandon. Un immense labyrinthe. Il semble dessiné au hasard de replis successifs vers un centre, repérable par une silhouette de tour qui se dresse au loin. L’appel que j’ai entendu provient de là. Est-ce celui de cet enfant? On dirait que quelqu’un s’y est réfugié, après en avoir compliqué à l’infini les chemins d’accès. Cela ne va pas être simple d’y parvenir sans se perdre!

Partout, un voile épais et sale de poussière terne et silencieuse...

J’ai une impression de déjà-vu, de connu, et d’étrangeté en même temps. Je ressens un malaise, une impression d’effondrement et d’épuisement intérieur. Le ciel au-dessus est grisâtre,comme solidifié.

On dirait un univers clos de toute part, comme sous un immense dôme fermé, minéral. Mon esprit est assailli de pensées lourdes et inquiétantes.

 

É Je me suis perdu dans ce labyrinthe. Est-il réel, ou bien est-ce une illusion, un rêve dont je m’évaderai à l’aube? A qui appartiennent toutes ces pensées sombres qui planent et m’envahissent parfois ?

Je ne vois plus aucune trace de l’enfant. Je les cherche dans ce désert de pierre, hostile et froid, aux couloirs interminables.

Des murs, des murs et des murs. Encore des murs. Trop hauts pour que la lumière rejoigne le sol.

Des impasses. Des carrefours. Encore et encore. Et encore.

Je me sens piégé. Par où suis-je entré? Cela fait une éternité que j’erre ainsi.

 

...L’appel s’est tu. Tout est terriblement silencieux, si ce n’est le bruit de mes pas sur les éboulis.

Si c'est ça, mon univers, l'oubli est la meilleure chose qui puisse lui arriver.

Là, errant dans ce dédale, le Voyageur n’avait d'autre choix que d'avancer. Le quotidien banal qu’il avait quitté prenait l'allure de souvenirs paradisiaques et il regrettait d’avoir suivi les traces, déprimé par l’épuisement qui le gagnait. Il ne savait plus pourquoi il était là et écrivit dans son carnet : “Mais y-a-t-il un sens à tout cela?”

Sa marche était devenue mécanique. Il tournait en rond, repassant cent fois par les mêmes couloirs, n’ayant plus la force de faire des efforts pour se repérer et s’affaiblissant. Cela dura jusqu’à ce que ses sens exacerbés par la pauvreté sensorielle du lieu perçoivent, dans le silence minéral, une pulsation silencieuse, à peine audible : un battement de cÏur.

Y avait-il quelqu'un de vivant, dans ce monde? Il lui fallait le rejoindre!

Il commença à le chercher mais des murs et des éboulis inextricables barraient le chemin au fur et à mesure qu’il se rapprochait, l’obligeant à s’éloigner du battement qui s’effaçait dans le silence.

Et puis, alors que tout lui semblait perdu, il trouva un passage.

C’est là qu’il rencontra, recroquevillé dans un renfoncement, presque identifié à ce monde de pierre, celui qu’il surnomma l’Homme-labyrinthe. Dans son regard, un appel silencieux, une détresse, une douceur aussi.

Il sentit monter au fond de lui toute une tendresse fraternelle.

 

2

Le territoire du Rêve

Le sol trembla brusquement et il perdit l’équilibre. Puis un bruit grave et pénétrant déferla comme une vague, faisant tomber des pierres tout autour d’eux. Son corps se mit à vibrer si violemment qu’il eut l’impression de se disloquer. Il vit alors passer au-dessus d’eux une forme de tourbillon qui se déplaçait lentement et lourdement, avec au centre un trou noir où flottait un amalgame d’ombres humaines mouvantes et inquiétantes, dont émanaient des pensées sombres, des vieux non-dits, des cris et des chuchotements qui le traversèrent en le glaçant jusqu’aux os. Il rampa dans le renfoncement, pris de terreur.

 

Ce labyrinthe était à l’origine un vieux royaume familial. L’homme qu’il venait de retrouver, presque transformé en pierre, en était l’héritier.

Mais plus rien n’y fonctionnait, tout s’écroulait constamment, saccagé par cette force destructrice qui s’était appropriée le territoire par la terreur.

Elle s’était installée là depuis des générations, générant une peur dont elle se nourrissait comme d’une drogue, partant en chasse lorsqu’elle était en manque, détruisant tout sur son passage, jusqu’à ce que la terreur engendrée fasse trembler la terre. On pouvait voir alors un fleuve sombre, lourd et violent déchirer le sol en y creusant son lit. Les ombres venaient y boire. Tout disparaissait lorsqu’elles s’étaient bien repues.

Après son passage, le paysage n'était plus qu'un chaos vide et stérile, un champ de décombres. Et c’était ainsi depuis des générations. Une histoire dont l'origine remontait à un passé lointain, un secret enfoui quelque part au fond d’une crypte, dans une tombe oubliée et perdue.

Tous ceux qui en était encore capables avaient fui celui qu’ils avaient surnommé le Sans-nom.

L’héritier était resté seul. Mais que faire de cette terre reçue de ses pères, envahie, ravagée et saccagée par une violence trop puissante pour lui?

Pourtant il ne pouvait se résoudre à fuir. Dans un passé lointain, il avait entendu un appel en provenance de la tour, là-bas, au centre du territoire, une voix pleine d’attente et d’espoir qui avait donné un sens à sa vie en lui insufflant la force de survivre pour lui porter secours. Il s’était mis à construire des murs, seul et sans moyens, pour attirer sur lui la fureur du Sans-nom et le détourner du centre. Il y avait réussi. Il était devenu ainsi le gardien anonyme de la tour, épuisé et usé par les agressions successives, à bout de force, cherchant dans son esprit disloqué des réponses impossibles à des questions torturantes : fallait-il continuer de détourner l’attention du Sans-nom en construisant ces murailles labyrinthiques où il se perdait lui-même? Ou rejoindre la tour? Et si le tourbillon la détruisait pendant qu’il s’y rendait? N’allait-t-il pas l’attirer vers ce qu’il tentait désespérément de protéger?

Solitaire, tétanisé par un choix impossible, il continua d’agir par habitude, mécaniquement, jusqu’à ce que l’épuisement et l’indécision le figent peu à peu. Sa peau prit l’aspect des pierres qu’il entassait jour après jour. Ce fut ainsi que, dans sa lutte constante pour la survie de ce qui donnait sens à sa vie, il se métamorphosa en homme de pierre, en Homme-labyrinthe.

Là-bas, au centre, l’appel devint un hurlement de solitude. Puis il se tût.

 

Un témoin silencieux et invisible observait tout cela. C’était un ange chargé de veiller sur ce territoire, un vieil ange-gardien usé par les efforts fournis à réparer les ravages du tourbillon en bouchant les fissures et en colmatant les trous pour que le royaume ne sombre pas dans le néant, et en avertissant l’héritier en songe des dangers. La tâcheétait difficile, lui aussi souffrait de surmenage. Il aurait aimé parfois être de ces archanges-messagers qui visitent le monde des humains en quête de saints potentiels, ou encore s’immerger dans l’adoration et vibrer d’amour. Mais il n’était qu’un petit ange ouvrier dont la mission était de soutenir les êtres dans le besoin.

C’était décourageant parfois, ce monde épais et sans lumière, verrouillé sur lui-même, et il ne savait plus comment insuffler à l’Homme-labyrinthe la force d’accomplir sa tâche en rejoignant la tour.

Il s’évadait parfois pour s’immerger dans l’eau de la Source et redevenir pure émanation du Sens, ramenant de ses escapades des morceaux de temps de grâce pour en nourrir son protégé au travers de rêves dont la beauté redonnait force à son espérance.

 

 

3

La Dame de la tour

 

Elle était là, dans la tour. Depuis si longtemps, depuis l’aube des temps, peut-être. Protégée, mais isolée et enfermée, elle attendait et la solitude la rongeait. Le temps semblait immobile. Alors elle rêvait.

Plus son quotidien lui paraissait monotone, inutile et terne, et plus ses rêves prenaient de l’épaisseur. Lorsqu’elle réalisa qu’elle pouvait les matérialiser, elle se soumit à un entraînement intensif, jusqu’à obtenir une grande maîtrise de son art, générant des formes simples puis de plus en plus élaborées qui se déployaient autour d'elle.

Elle fit naître ainsi des galaxies pleines de mondes baignant dans une aurore douce et aimante, où la lumière y était guérison, et la matière, pur chant de louange à la vie.

Elle en choisit un et y déposa de vastes plaines, vibrantes et épanouies, des temples dédiés à la paix, où il faisait bon écouter la Parole, de ponts entre les abysses, et de sources pour s’y désaltérer.

Mais il lui était impossible de l’ habiter, elle ne pouvait que le contempler. Alors, pour le faire vivre, elle y mit une auberge chaleureuse et accueillante où des voyageurs se reposaient avant de continuer leur chemin, sans la voir.

Elle continua d’attendre et d’espérer. Elle attendait. Elle attendait celui qui la verrait derrière les rêves engendrés, gardant la porte de la tour ouverte. Mais celui qu’elle attendait, celui qui prendrait le temps de la rencontrer, celui-là ne venait pas.

 

Le tourbillon ravageait le royaume et se rapprochait dangereusement de jour en jour. Elle commença à avoir peur, et se réfugia au cÏur de la tour, dans la chapelle.

Plus tard la porte extérieure se retrouva bloquée par les débris charriés par le fleuve sombre qui apparaissait parfois, comme surgi du néant. Elle s'épuisa en vain à essayer de la dégager.

Elle appela longtemps pour qu'on vienne l'aider, mais personne ne vint.

 

Son refuge s’était refermé sur elle comme un piège. Elle perdait ses forces peu à peu et dépérissait, et n’arrivait plus à nourrir ses rêves. Alors elle leur demanda de partir, de trouver d'autres cÏurs pour se garder vivants.

Ils s'envolèrent les uns après les autresÉ

 

C’est alors que le Sans-nom s’engouffra dans la tour...

 

Mais de quoi sont faits les songes, est-ce notre âme qui nous rêve?

Est-ce une voix des profondeurs, une aide pour que se vive la vie en nous? Un passage vers d'autres mondes?

Les rêves trouvèrent des terres d’accueil. L’un vint se poser dans le cÏur de l'Homme-labyrinthe et y fit son nid, lui rappelant des tréfonds de sa mémoire qui il était.

D'autres se coulèrent dans le cÏur des hommes, et ils se mirent à rêver d’une vie autre. Ils baissèrent leurs armes et commencèrent à s’écouter.

Là où les songes se posaient, le monde se rêvait autrement...

Des lunes poussaient dans les arbres et se mariaient avec des soleils.

Des licornes revenaient de leur exil pour se reposer auprès de leur Seigneur, des arbres s'ouvraient comme des fleurs pour boire la sagesse ancestrale, et les blés la dessinaient en des formes mystérieuses, comme venues d’ailleurs. Un ange parlait d'amour à une colombe...

C'était le temps du rêve, le lieu où tout affleure : la source d'eau vive, le souffle de l’esprit, la connaissance primordiale, quand l'espace rejoint le temps, dans le silence au cÏur de l’instant présent.

 

4

La tour

 

Le Voyageur avait pris l’Homme-labyrinthe dans ses bras pour le réchauffer. Il percevait son histoire directement dans son cÏur, avec une étrange immédiateté dans le partage. Un peu plus tard il vit une lumière légère l’envelopper : elle sembla le faire rêver, puis son corps fut parcouru de tremblements et il s’éveilla brutalement de sa léthargie de pierre en s’agitant et pleurant, respirant par à-coups. On le sentait revenir de très loin.

Une source de vie se réactivait dans les tréfonds de son être, mais son cÏur, usé par les efforts fournis depuis trop longtemps pour survivre, avait du mal à s’adapter à cette nouvelle vitalité. Tout son corps était douloureux, tendu pour contenir la vie qui revenait et le faisait tressaillir. Les émotions figées depuis longtemps recommençaient à vibrer et tous ses sens étaient exacerbés au delà du supportable.

Pourtant il tint bon, se battant pour sortir de son propre chaos. Peu à peu son esprit se réorganisa, et la mémoire lui revint : le royaume hérité, le temps passé à reconstruire des murs qui s'écroulaient sans cesse sous les attaques du Sans-nom, l’appelÉ

Il voulut aller à la tour immédiatement, sentant qu’il avait perdu trop de temps. Il craignait que ce ne soit déjà trop tard.

Ils se remirent en route tous les deux avec une détermination renouvelée et renforcée par leur désir commun d’atteindre la tour. Ils tournaient parfois en rond, tombant dans des trous d’ombre, trébuchant dans les éboulis. Ils se décourageaient, puis repartaient, s’interdisant mutuellement de sombrer, de douter, de laisser la peur entrer, pour ne pas attirer l’attention du tourbillon. L’homme-labyrinthe était très faible et devait être soutenu, mais il avait été le constructeur du lieu et savait retrouver les indications secrètes qui permettaient d’y circuler sans trop s’y perdre.

Les efforts fournis ensemble faisaient grandir l’amitié entre les deux hommes. Parfois ils évoquaient des souvenirs, des rêves et se sentaient étrangement proches.

Ils s’enfonçaient dans la pénombre des couloirs du labyrinthe. Le temps passait, le silence était total et leur inquiétude grandissait de ne plus entendre aucun appel. Puis ils entrèrent dans l’ombre de la tour et progressèrent en remontant vers sa base, avançant difficilement dans une obscurité presque totale. Ils se retrouvèrent enfin au pied de ce qui ressemblait de près à un phare construit en pierres mal taillées et disjointes. Une construction qui était déjà là bien avant que l’Homme-labyrinthe n’hérite du territoire et ne le transforme. Un fleuve maintenant disparu avait creusé son lit à la base, déposant sur les rives un amoncellement chaotique de pierres et de bois mort.

 

Extrait du carnet du voyageur

Nous avons réussi à atteindre la tour. La porte était bloquée par des décombres qui avaient dû être charriées par un ancien fleuve. Il nous a fallu beaucoup de temps pour la déblayer. Les pierres sont étranges, froides et visqueuses au toucher, en même temps qu’elles brûlent les mains. Il en émane des vibrations de hurlement et de tremblement qui glacent le sang, comme si elles avaient au fond d’elles l’empreinte d’un cauchemar figéÉ

ÉNous sommes tristes, car nos craintes se sont avérées justifiées, la tour est vide. Il y a des traces qui montrent qu’on a vécu là, une présence féminine, une jeune fille certainement : quelques vêtements, des jeux, des instruments de musique, des livres et des partitions qui jonchent le sol. Au mur des photos de licornes et de chevaux ailés, de personnages célèbres, des peintures de paysages ruisselants de lumière...

L’air bruisse, chargé de rêves tellement puissants qu’on peut en voir des images translucides et colorées flottant dans les pièces. Des formes plus sombres, aussi, chargées d’une solitude et d’une terreur qui nous étreignent lorsqu’elles nous effleurent.

 

Ils étaient assis là, comme figés, à regarder autour d’eux, épuisés, déçus, en colère de ne pas être arrivés à temps. Avaient-ils vraiment fait tout ce qu’ils pouvaient? Et où aller maintenant?

 

Extrait du carnet du voyageur

Nous sommes restés de longs moments assis dans la grande pièce de la tour, inertes et démoralisés. Et soudain j’ai réalisé qu’elle n’avait pas pu sortir par la porte, puisqu’elle était encore bloquée de l’intérieur. Nous nous sommes alors remis à espérer. Peut-être y aurait-il un passage secret par lequel elle aurait pu s’enfuir? Dans la chambre, des objets épars donnent l’impression que quelqu’un s’est préparé à partir. Nous fouillons partout, pour trouver des indicesÉ

ÉNous avons découvert l’entrée d’ un escalier de pierre étroit, cachée par des éboulis. Il part de la cave et s'enfonce très loin, avant de se transformer en une galerie sombre et humide. Nous y avons ramassé un journal intime, rédigé dans une écriture inconnue, sans doute perdu lors de sa fuite. Nous avons de plus en plus d’espoir.

 

Le passage débouchait sur un embarcadère. Devant eux, une mer marécageuse, figée et verdâtre. Un passeur semblait les attendre, debout près d’un bateau. Ils lui montrèrent le journal, il leur pointa l'horizon du doigt et les invita à embarquer.

L’ange les regardait s’éloigner, soulagé. Il leur communiqua tout ce flot d’amour qu’il avait ressenti en les voyant s’entraider, lutter et tenir bon. Il aurait aimé leur parler, leur conter l’histoire de la jeune fille de la tour. Mais il était invisible à leurs yeux et ne pouvait que parler dans le secret des cÏurs, ou par les songes, ou encore appeler des aides pour faciliter le chemin et maintenir l’espérance. Il pouvait aussi faire tomber un journal d’un sac, se dit-il avec un sourireÉ Puis il se retourna, contempla le paysage dévasté et déplaça rêveusement quelques pierres, cherchant des plantes, des bêtes, même des plus minusculesÉ Le tourbillon avait tout aspiré, et la vie s’en était alléeÉ

Il se retrouvait maintenant seul avec le Sans-nom et savait qu’il devait rester, dans le cas où quelqu’un passerait, pour l’aider à préserver son humanité. C’était sa place et son rôle, maintenir un fil vers la lumière même dans les mondes les plus désolés. Il se surprit à espérer immensément que toute cette souffrance cesse un jour, et que tous ces êtres retrouvent la paix.