II Le second territoire

La grande reine

 

1

L’Homme-labyrinthe

 

La barque avançait sur un immense marécage recouvert d'une sorte de peau vert-de-gris, déchirée par endroit, laissant apparaître une eau un peu plus claire dans laquelle se dessinaient des cimes d’arbres morts. Ils découvrirent alors qu’ils naviguaient au-dessus d’un paysage de forêts et de plaines, de vallées et de collines dans des tons grisâtres et bruns. Ils croisaient parfois des formes animales qui émergeaient, figées et à moitié enlisées. Des cris et des gémissements semblaient remonter des profondeurs, des images les traversaient comme des vagues : des rêves brisés, des scènes de violence, de terreur ou de manque, des cris jadis inentendus.

A d'autres moments, c'était un silence opaque qui gelait le cÏur.

 

Extrait du carnet du Voyageur

La traversée a été épuisante. Je captais des douleurs humaines, des bribes d’histoires qui me retournaient le cÏur. Avons-nous navigué au-dessus d’ une sorte d’enfer? Le passeur est resté silencieux tout le temps du trajet et nous n’avons eu aucune réponse à nos questions. Malgré cela, sa présence nous a rassuré. Il nous a débarqué à un petit embarcadère près d’une plage bordée d’un mur à perte de vue. Il est percé d’une unique porte tenue par une gardienne flanquée de deux molosses, et semble donner sur un vaste territoire. Le passeur nous a fait signe d’y aller, mais elle n’a pas accepté de laisser entrer mon compagnon. Il devra m’attendre là.

Je continue donc seul, et je marche maintenant dans un paysage qui me glace les os et l'âme. Est-ce ici que se trouve la jeune femme de la tour? Est-ce un autre morceau de mon univers? Je suis de plus en plus déboussolé, mon ami me manque et j’espère trouver un moyen de le faire entrer.

Une lande stérile et vide se déploie à perte de vue, tel un Golgotha plat et rocailleux. On y voit des corps qui se dessèchent, empalés sur des montants de fenêtres. C’est terrifiant. J’ai l’impression d’être constamment observé, et je m’imagine subissant le même sort. Alors je me répète: “si c’est mon univers, il n’existe que parce que je vis, il ne peut pas m’anéantir... ” Et puis me sont venues des pensées d’horreur absolue: “Est-ce moi le bourreau de tous ces corps?”

Le temps semble figé. Tout cela évoque un no man’s land de la mémoire, un de ces espaces intérieurs où sont enterrés ce qu’on voudrait oublier de soi et des autres, mais sans pouvoir réellement s’en délier. Un lieu où quelque chose empêche le deuil, le pardon...

J’ai découvert quelque chose de tout aussi étrange : cet univers est clos, nous nous trouvons à l’intérieur d’un immense dôme à facettes, si bien qu’il y a d’autres territoires inversés au-dessus de nos têtes. Tout cela me fait perdre mes repères de temps et d’espace, et m’oppresse. Je pense avoir reconnu le labyrinthe sur une des faces, mais l’air est rempli de brumes flottantes, et la distance efface les détails.

La honte et la désespérance rôdent ici, il plane un sentiment de malaise, de culpabilité latente. Chaque pas me fait me sentir plus vil, plus nul et insignifiant, mes épaules ploient sous un poids invisible.

Je ne sais plus qui je suis, j’ai peur de devenir comme ces corps empalés. Quelque chose s’insinue en moi qui me fait perdre toute dignité, tout sentiment d’existence... Écrire me permet de me ressaisir, mais les mots viennent de plus en plus difficilement.

J’avance vers une grande statue, une sorte d’idole qui semble marquer le centre du territoire. Elle tourne lentement sur elle-même, observant et scrutant tout. Je l’ai surnommée la “Grande reine”.

...Ses yeux sont maintenant fixés sur moi, et je me sens disséqué par des regards qui s’infiltrent au plus profond de moi, comme des lances rigides qui chercheraient à empaler. Leur violence est telle que je sens mon esprit se déchiqueter. Il n’y a pas d’endroit où se réfugier, ce n’est que quand je me cache que je souffle un peu.

Le souvenir des visages des gens que j’aime commence à s’effacer. Qui sont ce compagnon et cette dame dont me parle ce journal? Qu’est-ce que je fais ici? Tout s’assombrit dans mon esprit, j’ai un voile noir devant les yeux, ma pensée se disloque, envahie de ruminations sombres que je n’arrive plus à maîtriser.

Quelque chose de vital au fond de moi s’effondre lentement. C’est comme si j’étais dans un tunnel et que la lumière s’éloignait, s’éloignaitÉ

A quoi bon continuer? autant rester là, me figer, entrer dans l’oubli, faire taire lÉ Je ne peux pÉ

 

 

2

La gardienne

 

Là-bas, à la porte derrière le mur, l’Homme-labyrinthe pressentait qu’il se passait quelque chose de grave dans le territoire. La lumière qui le reliait au Voyageur était en train de défaillir, remplacée par une inquiétude sourde et un sentiment de perte. Il était urgent de trouver un moyen d’entrer, mais la gardienne et ses molosses l’interdisaient. Il essaya de parlementer, de négocier son passage avec divers objets. Elle ne semblait pas comprendre, ni même s’intéresser. Il tenta d’amadouer les chiens, s’approchant peu à peu, très lentement, imperceptiblement, mais ils étaient plutôt irascibles. Il parla, parla, saoûlant la gardienne de paroles, il chanta, plutôt faux, entre nousÉ Elle sembla se détendre peu à peu, mais continua de lui refuser l’entrée. Il chercha d’autres moyens de passer, en escaladant ou en creusant, mais sans succès.

Alors il resta là et se fondit dans son paysage, dans ses habitudes. Les chiens s’amadouèrent jusqu’à accepter quelques caresses et s’écarter pour jouer un peu plus loin, mais ils rejoignaient leur maîtresse en grondant dès qu’il tentait de passer.

Surtout ne pas s’énerver, rester patient, permettre à une solution d’émerger... Pour tromper son impatience, il prit dans ses affaires un bloc de papier et dessina la gardienne, un portrait plutôt ressemblant qu’il lui montra, et auquel elle sembla porter un réel intérêt. Il fit ensuite d’autres croquis de choses qu’elle ne pouvait pas voir de sa place, et les lui apporta. Elle en observait attentivement chaque détail, et demandait des précisions par gestes. Il en fut ému : depuis combien de temps était-elle là, dressée comme ses chiens et figée à son poste, sans connaître ce qu’elle gardait?

Maintenant, il était visible qu’elle l’attendait, feuilletant encore et encore les dessins qui s’accumulaient près d’elle. Elle semblait se soumettre à une loi très puissante qui lui interdisait de se déplacer , mais il était évident qu’elle commençait à s’intéresser au monde qui l’entourait et qu’un contact s’établissait entre eux. Il l’entendait parfois murmurer des mots dans une langue étrange tout en contemplant longuement un croquis. Elle semblait alors très loin, plongée dans une tristesse immense et désarmante.

Il entrevoyait parfois le territoire derrière elle lorsque la porte était ouverte, un paysage désolé et sinistre qu’il dessina et lui montra. Elle l’observa très attentivement, longuement et, quand elle releva les yeux, il vit qu’elle avait pleuré. Plus tard, quand il lui expliqua par signes qu’il voulait dessiner ce qui était à l’intérieur du territoire, elle le laissa passer tout en lui faisant comprendre que c’était dangereux d’y entrer. Il eut envie de fuir pour rejoindre son compagnon, de la planter là, et pourtant il n’en fit rien, continuant de lui ramener des dessins de ses visites, tout en partant de plus en plus longtemps. Puis il dessina son ami, lui mima son inquiétude et son désir de le retrouver. Elle passa un long moment à le regarder en silence. Puis elle appela ses chiens, les fit se coucher près d’elle et lui fit signe de passer. Ils se sourirent. Il s’éloigna et, se retournant une dernière fois, il vit qu’elle s’était assise et contemplait, rêveuse, les images de ce qu’elle gardait sans jamais le voir.

 

3

Transformation

 

L’Homme-labyrinthe pressait de plus en plus le pas en s’enfonçant dans un paysage aride, une lande terne, grise et plate avec au loin ce qui semblait être des arbres morts entourant une sorte de tour. L’ambiance le mettait mal à l’aise, il y régnait une violence insidieuse qui coulait dans son esprit et dans son corps, générant des sensations pénibles, faisant naître en lui des images mortifères. Il avait déjà vécu cela avant : c’était comme si l’histoire se répétait, mais il se promit qu’il n’allait pas reconstruire un labyrinthe pour se protéger et rester piégé au lieu de rejoindre son compagnon. Il avançait, poussé par son amitié, avec l’idée fixe de le retrouver. Mais le paysage qui s’offrait à lui au fur et à mesure qu’il progressait le glaça d’horreur : ce qu’il avait pris au loin pour des arbres se révéla être des corps accrochés dans des structures qui ressemblaient à des fenêtres. La tour était une immense statue de reine qui le regardait maintenant fixement.

 

Pendant ce temps, là-bas, au cÏur du territoire, le Voyageur se sentait se tétaniser et se perdre dans une onde sombre qui pénétrait tout son être et l’effritait. Il était terrorisé. Il était entouré de corps figés et déchiquetés, empalés dans des formes qui ressemblaient à des fenêtres. Il y avait cherché celui d’une jeune fille et n’en avait pas vu. Bien que rassuré, il s’était senti défait par toute la souffrance qu’il avait côtoyé, par tous ces regards d’êtres encore vivants noyés dans la douleur, et par son impuissance à les aider. Il ne comprenait pas. D’où venaient-ils? Et pourquoi des fenêtres? Elles sont faites pour laisser entrer la lumière, le soleil, pour y entrevoir l'intimité chaleureuse d’une maison, pour y faire des dessins sur les vitres les jours de buée... Et il songea un instant, avant de sombrer d’épuisement, aux yeux des enfants, aux Ïuvres d’art, à la poésie, telles des fenêtres ouvertes sur le monde, sur le cÏur et sur l’âmeÉ

L’Homme-labyrinthe cherchait désespérément son compagnon, puisant sa force dans le souvenir de leurs moments d’amitié et de fraternité. Il tentait d’éviter les rayons qui émanaient comme des lances des yeux de la reine, mais celle-ci semblait ne plus vouloir le lâcher, le soumettant à des attaques violentes qui rouvraient de vieilles blessures. Elle le disséquait. Il ne fut plus bientôt qu'un tas de douleurs innommables, mais il continuait obstinément de chercher son ami, refusant de céder et de se figer, de s’enfermer dans une protection-labyrinthe qui l’étoufferait à nouveau.

 

Comme tous ceux de ce monde et de bien d’autres, ce territoire avait aussi son ange... Un vieil ange des temps anciens, déchu, qui avait perdu le lien à sa source et dont la lumière s'était peu à peu noyée. Il restait là, se sentant inutile, comme pétrifié dans l'aube blafarde et intemporelle du lieu. Mais il se souvenait de temps clairs et simples, et il rêvait...

Il fit un songe. Des hordes de gens debouts et immobiles, pris dans les ténèbres, si fatigués qu'ils restaient là sans plus rien attendre de la vie, s'effaçaient lentement dans le paysage en le regardant fixement. D'autres arrivaient, tout aussi hébétés, ayant dépassé le désespoir, et disparaissaient peu à peu à leur tour. Puis d’autres arrivaient encore. Tous le regardaient. Il s’éveilla le cÏur plein de larmes.

Mais lui, l'ange déchu, que pouvait-il faire? Il restait là, témoin impuissant d’une humanité qui sombrait dans l’oubli, ressentant ce qu’elle vivait tant il en avait l’expérience : lui aussi s’était senti abandonné, oublié par son Créateur. Il l’acceptait, non pas comme une punition pour une faute ancienne mais plutôt dans un mouvement de profonde acceptation.

Pour le moment il observait l’Homme-labyrinthe qui cherchait désespérément son ami. Il y avait là tant d’amitié, tant de désir de ne pas laisser l’autre seul sur cette terre sordide! il incarnait toutes ces choses dont il ne croyait plus les hommes capables : la fraternité, l’esprit de liberté, le respect des sentiments, l’insoumission à tout ce qui avilit l’être humain.

Il les regardait, celui qui cherchait, et qui se déchiquetait peu à peu sous les vents des regards haineux de la reine, et l’autre, presque mort, prostré, les mains crispées sur un carnet, et sentit monter une immense compassion mêlée de révolte et du désir de les aider, d’impuissance aussi. Il appela son Créateur, il hurla, même, de ce cri silencieux des anges, qui est peut-être prière, dans un acte de foi de tout son être. Puis il pleura.

 

L’Homme-labyrinthe continuait de marcher, mu par l’envie de retrouver son compagnon, son frère. Une force destructrice pénétrait au fond de ses cellules, cherchant à en déchirer les connexions. Pourtant il refusait de sombrer sous les coups, et ne pouvait supporter d’imaginer que son ami vive cela seul. S’ils avaient à disparaître, ce serait ensemble.

Il le trouva enfin, blotti dans un creux qui le protégeait des regards de la reine, et le serra contre lui, jusqu’à ce qu’il réagisse et prenne conscience de sa présence. Il le protégea avec son corps, enveloppa son esprit d’une muraille faite d’amitié fraternelle, et lui partagea sa chaleur.

 

Le Créateur entendit des appels très lointains, comme provenant des confins de lui-même. Le souvenir de l’ange déchu lui revint en mémoire et tout son être tressaillit de joie à l’idée de l’avoir retrouvé. Il s’approcha et fut infiniment touché par les pleurs, parce qu’il ne pleurait pas sur lui-même, mais sur des hommes perdus et fatigués. Il aima d’une tendresse infinie chaque parcelle d'amour contenue dans les larmes, les transformant en graines qui germaient et devenaient des fleurs, des plantesÉ

Une onde de vie balaya le paysage désolé, une explosion lente, douce et silencieuse, d’une transparence lumineuse, qui se propageait rapidement, enveloppant tendrement les corps crucifiés, dénouant délicatement leurs attaches, les faisant glisser au pied des fenêtres qui devenaient des arbres. Puis la lumière s’intensifia puissamment, tout devint blanc opaque, autour et en eux. Ils se fondirent un instant dans la blancheur et découvrirent ensuite que les cadavres avaient disparu. Leur propre souffrance avait été effacée jusqu’à son souvenir. Il planait une sérénité et une paix infinies.

Le Créateur était revenu au cÏur de ce monde, appelé par l'amour d’un ange déchu.

Une transformation puissante était en route. Des forêts grandissaient à vitesse accélérée et les frondaisons faisaient maintenant écran aux regards de la statue. On la voyait se tourner dans tous les sens, ne sachant plus comment détruire cette force qui se déployait sous ses yeux et à laquelle rien n'accrochait, ni les vibrations de haine, ni l'effroi, pas même le mépris, ou la honte. Où étaient passés les esprit à qui elle proférait les mots qui humilient, sur qui elle projettait ses regards destructeurs? Elle était soudain devenue incapable de semer ces graines de doute qui savaient fissurer les terres intérieures et les empoisonner, qui pouvaient empaler en se transformant en pics acérés.

Elle ne comprenait plus, on lui avait volé ses jouets humains. Des larmes de frustration et de colère coulaient jusqu’à ses pieds, brûlant les plantes qui poussaient autour d’elle.

Ils se détendaient lentement. Ils respiraient comme après une course et se regardaient, sans bien comprendre ce qui s’était passé, épuisés et pacifiés, soulagés. Ensuite ils s’appuyèrent contre un chêne nouvellement apparu, et le contact du tronc leur communiqua son énergie, son calme et sa force, comme une sève. Ils se réchauffaient peu à peu, réalisant lentement que le cauchemar était terminé.

Autour d’eux, les silhouettes déchiquetées avaient disparu. Il planait une paix étonnante, gracieuse et silencieuse.

Plus tard, ils entendirent le premier chant d’un oiseau.

Au loin, la grande reine s'était figée, tournée vers eux. Ils l’entrevoyaient entre les troncs des arbres et évitaient de regarder dans sa direction, craignant de croiser son regard. Ils avaient la sensation qu’elle cherchait à les ressaisir en passant par un canal mystérieux qui les rejoignait au plus profond d’eux-mêmes, se glissant dans leurs mémoires sensorielles pour les morceler en y réveillant d’anciennes douleurs, hurlant directement au fond de leur esprit d’une voix suppliante et menaçante, qui envahissait leurs pensées:

-Je souffre tant, pourquoi n’aurais-je pas droit à tout cet amour qui inonde mon territoire? Aidez-moi! je suis celle qui vous appelait jadis de la tour, ne m’abandonnez pas à nouveau! On m’a maudite, je suis victime d’un mauvais sort. Sauvez-moi, regardez-moi, regardez-moi, je vous en prieÉ

Les questions s’entrechoquaient dans leurs esprits et un doute s’insinuait : Comment pouvaient-ils l’entendre ainsi directement dans leur cerveau? Et si elle disait vrai? Mais quelle destinée pouvait amener un être à faire ainsi rôder son regard, jusqu’à pétrifier ceux qui tombaient sous son influence? Et où était-elle, celle qu’ils cherchaient?

La voix continuait, de plus en plus insidieuse et troublante :

-Aidez-moi, rendez-moi la vie, s’il vous plaît...

Pourtant quelque chose les bloquait, cela sentait la manipulation, le mensonge, l’emprise. Savait-elle jouer de manière sadique d’un pouvoir de fusion, d’une capacité à pénétrer l’esprit de l’autre? Le regard de la reine était fixé sur eux, observant l’effet du doute qu’elle inoculait comme un poison. Ils ne savaient plus. La confusion s’installait. L’effroi envahissait le Voyageur qui réalisait qu’ils étaient tous les trois du même univers. Que représentait-elle du monde de l’enfant dans lequel il était entré, et qui était-elle vraiment?

Ils étaient ainsi perdus dans leurs pensées, désorientés, quand ils virent un ange s’approcher d’eux, presque transparent, assez âgé, et bien loin, en fait, de l’image que l’on peut s’en faire. Il leur fit un large sourire, mais on voyait qu’il avait beaucoup pleuré. Il déploya ses ailes de manière à les protéger du regard de la reine et commença à leur parler :

-Croyez-moi, celle que vous cherchez n’est pas ici et vous n’êtes pas la cause du malheur de la statue. Son plaisir est de faire souffrir et elle désire juste retrouver des êtres à torturer. Sa souffrance, c’est la frustration de ne plus jouir de sa perversité. Laissez-lui sa route, fuyez-la, elle est dangereuse. Il faut qu’elle apprenne maintenant à désirer le bien de l’autre, au lieu de se réjouir du mal. Ayons de la compassion pour soutenir et aider son âme emprisonnée au fond d’elle, bafouée et solitaire, mais sa libération se fera ailleurs et autrement. Votre action, c’est de décider de stopper cette voix dans votre esprit, maintenant. Ce choix vous libérera.

Il y eut alors un véritable champ de bataille au fond d’eux : la statue de reine essayait de les reprendre sous son emprise, par la peur et le doute, et l’ange les aidait à repousser la voix hors d’eux avec fermeté et sans rancÏur, équilibrant les forces pour qu’ils puissent maintenir un espace réel de choix, faisant surgir en eux des paroles de vie. Et bien qu’ayant peur des conséquences de leur décision, de sa haine qui ne manquerait pas de se décupler, ils firent une sorte d’immense effort intérieur pour s’en dégager et lui dire non. Ils se sentirent libérés dans l’instant.

L’ange les observa longuement avec un sourire complice.

-Merci infiniment, leur dit-il en les saluant, et il s’éloigna.

La paix qui s’épanouissait autour d’eux, vibrante, légère, joyeuse, les pénétra, et ils se sentirent pacifiés et allégés par ce présent d’une vie qui renaissait.

 

 

4

Les cueilleurs

 

Extrait du carnet du Voyageur

La mémoire me revient peu à peu, comme un parfum que l’on se remémore. La dame de la tour pourrait-elle avoir été un de ces corps déchiquetés, ou même la statue de reine? l’ange nous a affirmé que non. Peut-être que le passeur qui nous a guidé jusqu’ici en saurait-il un peu plus?

Je suis retourné au port pour l'interroger. Mais il a disparu, tout comme la gardienne et ses chiens.

Le territoire est maintenant un îlot de calme. Une forêt d’arbres fruitiers a remplacé les corps, des animaux sont apparus. C’est étrange, ce lieu sans jour ni nuit, sans soleil ni étoiles ni lune, mais où la nature suit cependant son rythme. Nous nous sommes calés sur les oiseaux : nous dormons lorsqu’ils se taisent et avons baptisé “matin”, le moment où leurs chants renaissent.

Malgré la beauté qui nous entoure, mon ami, l’Homme-labyrinthe, ne tient plus en place. Il veut retrouver la dame de la tour. Il est sûr qu’elle n’est pas ici. Il est parti ce matin. Je vais l’attendre làÉ

ÉLes saisons passent et je l’attends toujours. C’est le temps des récoltes. Des cueilleurs sont arrivés ce matin, comme venus d'un autre temps, d’un autre espace. Ils s’activent dans les vergers, entassant les fruits qu’ils souhaitent ramener chez eux. Ils prennent grand soin à la cueillette, comme si elle était sacrée.

Je les vois parfois couper les blés en y dessinant d’étranges et immenses formes, telles une écriture mystérieuse. Á d’autres moments ils viennent s’asseoir près de moi et nous goûtons les fruits. Ils les ouvrent et des idées, des pensées, des ressentis, des rêves s’en échappent et viennent nous nourrir. Ils sont surpris ou amusés de découvrir des sensations nouvelles, des connaissances enfouies et s’en réjouissent comme des enfants.

Je les vois souvent remplis d’attention, d’admiration ou de tendresse pour ce qui leur est transmis. Des discussions s’engagent, ils croquent dans le fruit à tour de rôle avec délice et excitation et palabrent à l’infini, jusqu’à digérer ce qu’ils ont découvert. Ils restent alors silencieux, savourant leur plaisir.

Je les goûte aussi , et ils m’ouvrent l’esprit, le cÏur et le corps. Parfois un cueilleur vient avec un fruit choisi tout spécialement pour moi, et cette attention particulière me fait du bien.

Mais je ne peux m’empêcher de surveiller du coin de l’Ïil la statue figée là-bas, avec la crainte que tout cela ne réveille sa colère...

 

Extrait du carnet du Voyageur

Voici quelques uns des enseignements trouvés dans les fruits:

-Développer nos qualités humaines n’est pas affaire de spiritualité, cela peut se faire sans cheminer spirituellement. C’est de l’humanité.

 

-La spiritualité introduit la notion de service -ou de don- dans la relation que nous avons avec nos semblables et nous-mêmes, et Dieu entre par cet espace dans notre vie.

-Le don est le lieu de contact où la puissance spirituelle se fait fragile comme un enfant et la faiblesse humaine force d’accueil.

 

-Le ciel est plein de saints méconnus, et vide de beaucoup qui se sont pris pour des saints...

 

-Chaque vie humaine est une occasion unique, magnifique, de développer le contact entre notre incarnation humaine et notre parcelle d’Essence divine.

 

-Les religions nous apportent des clés pour nous ouvrir à ce contact et l’entretenir. Elles sont là pour nous aider à devenir libres intérieurement, pas pour servir les jugements dogmatiques de ceux qui croient détenir la vérité.

 

-L’expérience de la Présence est une irruption de la plénitude de l’instant présent dans l’incomplétude de nos errances mentales.

 

-Le vécu spirituel est une expérience profondément vraie, aussi réelle que lorsque nous touchons un objet, une personneÉElle apporte une force qui nous fonde, tellement intime et unificatrice qu’elle est difficilement explicable et partageable avec ceux qui ont besoin de preuves tangibles.

 

-Il faut croire pour expérimenter Dieu. IL ne se prouve pas. Vouloir le prouver, c’est faire le jeu du tentateur, comme lorsque Jésus jeûnait au désert.

-Le monde matériel surabondant dans lequel nous vivons est de la fausse vie, une excitation des sens plus qu’une vraie nourriture, du vide qui se cache sous une apparence de plein. Il nous plonge paradoxalement dans l’avidité parce qu’il nous renvoit à ce vide de manière insidieuse et constante. C’est son objectif, puisque nous consommons alors pour compenser ce vide.

 

-Les désirs humains maturent normalement de l’avoir à l’être, des désirs liés aux sens au désir de Sens.

 

-Nous sommes dans une société où nos désirs sont aliénés par d’autres plus puissamment organisés, qui savent manipuler nos besoins et de nos frustrations pour en tirer un maximum de profit.

 

-La force vitale contenue dans la nature peut nous équilibrer, nous nourrir et nous réparer, par le biais de ses cinq éléments: quatre qui sont dans la matière, terre, eau, feu, air, et le cinquième qui est du domaine spirituel, l’éther. Le branchement est toujours à notre disposition. Nous pouvons aussi nous immerger dans l’énergie de la nature par la voie de nos mémoires sensorielles.

-Il y a une différence fondamentale entre oublier et effacer. Pour effacer réellement le passé lorsqu’il est douloureux, il faut d’abord le faire resurgir, l’accueillir et le contempler à la lumière du présent. Puis il faut en faire don, quelle qu’en soit la forme. C’est cela qui le transforme en énergie de vie.

L’oubli ne défait pas la souffrance. Elle continue d’agir dans l’inconscient en s’emparant d’énergies pas encore conscientisées et maîtrisées. Si tu essaies d’oublier une peur, elle manipule ta vie de manière insidieuse. Si tu lui fais face, tu vas pouvoir en trouver la source et t’en libérer, et ce mouvement sera créateur.

 

-La maîtrise, c’est l’art de guider l’énergie de vie à prendre forme pour se communiquer de manière sans cesse renouvelée, sans jamais la rigidifier dans une forme répétitive, vidée de son sens vital.

-La véritable transformation du monde prend son origine dans un cÏur transforméÉ

 

Extrait du carnet du Voyageur

... Je regarde souvent vivre les cueilleurs : j’aimerais être de leur famille, de leur communauté. Et s’ils sont amicaux à mon égard, et même profondément attentifs, aucun ne semble deviner ma solitude, mon besoin secret et lancinant d’appartenir à une famille, d’être adopté, d’être nommé.

Ils sont unifiés, il y a du “un” en eux. Ils viennent de quelque part et cela les construit. Moi je suis un errant dans un univers morcelé, et qui ne connaît pas le moyen de le transformer. Comment une pièce de puzzle pourrait-elle se charger de reformer l’image entière? Je me dis dans mes moments de tristesse que la reine me désirait et me donnait une place, à sa manière.. Quand je me sens ainsi perdu, déboussolé, la statue semble se réveiller et vibrer légèrement...

Que devient mon ami? Il me manque, il faut que je me souvienne de son amitié. Elle m’évite de me perdre.

J’essaie de déchiffrer l’écriture du journal trouvé dans la tour. J’ai découvert dans certains fruits des clés pour cela, mais pas suffisamment pour tout comprendre. C’est un jeu de hasard, on ne sait jamais à l’avance lequel en est porteur, et il y en a des milliers.

...J'aime ce lieu, maintenant. C’est un peu comme un îlot au milieu de nulle part.

 

...Mon ami me manque de plus en plus, et je me demande ce qu’il vit. L’attente de ses nouvelles m’empêche souvent de profiter du moment présent. Les cueilleurs m'enseignent des secrets sur la vie, semblant vouloir ouvrir quelque chose en moi. Ils m'apprennent qu'un être devient humain peu à peu, en construisant son chemin. Ils me disent qu’il n’y a pas de vrai chemin sans vérité, qu’il se construit sur nos motivations profondes et nos choix, à chaque fois que nous sommes réellement nous-mêmes. Que l’image que nous croyons devoir être, ou voulons être, ou que nous projetons vers les autres, est un faux chemin, tout comme tous les jeux de pouvoir. Ils me disent aussi que certains Maîtres ont tracé des voies pour nous aider, et qu’en les suivant, nous risquons moins de nous égarer. Ils m’apprennent que la plus grande récompense, c’est lorsque la Lumière peut emprunter notre chemin pour rejoindre la Terre et le cÏur des hommes; et qu’à l’heure de notre mort, nous prendrons ce même chemin pour retourner vers elle. Ils m’enseignent qu’il faut parfois vivre un pardon puissant et réparateur pour désencombrer une route bloquée,ou effondrée, mais que rien n’est impossible, absolument rien, même pour celui dont la route semble ravagée par les pires catastrophes.

Ils me parlent de la libération du passé grâce au pardon, qu’il soit individuel ou collectif et qu’il est du devoir de chaque être humain de travailler à s’en libérer. Ils me montrent aussi des voies oubliées, chargées de connaissances inconnues. Des endroits autres, dans des temps hors de la chronologie des jours.

Ils m’enseignent le temps dans la Présence, quand l’instant s’unit à l’espace, et que s’ouvre un passage entre terre et ciel. Une éternité dans l’instant.

J'apprends et j'aime cela.

 

 

5

Nouveau départ

 

Le cordon insidieux qui reliait le Voyageur à la grande reine semblait encore là, tapi au creux de son corps comme un secret entre eux. Il n’osait affronter directement cette relation de peur étrange, confuse, craignant l’agressivité sourde et torturante qu’elle pourrait déployer s’il la provoquait. Elle l’avait marqué d’un sceau brûlant de terreur, une mémoire difficilement effaçable qui manipulait son esprit malgré son désir qu’il en soit autrement. Elle l’obligeait ainsi à prendre place au sein d’un vaste réseau de peurs qu’elle manipulait pour ses avantages personnels, le forçant dans un rôle dont il ne voulait pas , jouant avec des angoisses dont il n’arrivait pas à se défaire. Il manquait de compréhension pour la dépasser, et elle le fascinait malgré lui, comme une matrice inversée qui engendrerait la mort au lieu de la vie.

 

Pourtant, pendant ce temps, la nature continuait de se déployer sur le territoire. Les animaux s’y faisaient plus nombreux, un troupeau de licornes avait élu domicile dans la plaine, accompagné par un gardien et sa famille. Il jouait de la musique, le soir, et on entendait des cris d’enfants qui s’amusaient.

Il surprit Pégase dansant au milieu d’ une clairière en faisant résonner ses sabots. Ses ailes battaient, envoyant des brumes dorées tout autour de lui, et il agitait son encolure d’une façon à la fois guerrière et gracieuse. C'était la saison des amours. Quelque temps après, il le revit accompagné d’une jolie compagne aux sabots menus et dorés...

Mais l’anxiété du Voyageur grandissait et il ne tenait plus en place. Le temps passait et son compagnon n’avait donné aucun signe de vie : était-il toujours vivant? Allait-il revenir bientôt? Il lui manquait terriblement.

Un matin il se réveilla seul. Les cueilleurs étaient repartis. Il se sentit abandonné, désemparé. Ils avaient déposé une boîte près de lui contenant un fruit en forme de croissant de lune avec un petit mot qui disait :

"Tu es prêt. Va sur le port et garde courage. Nous veillerons sur toi"

 

Sur le quai, plus de passeur, mais une nef élégante et ancienne. Il y monta et ne trouva personne à son bord. Il regardait autour de lui, perdu, ne sachant que faire, quand le croissant de lune lui échappa des mains pour aller se placer sur le hauban, au milieu des voiles. L’embarcation s'élança alors dans un grand craquement de bois, de cordages et de voilures...

 

Extraits du carnet du voyageur

Je repars! Vers où ???

Je navigue vers les ténèbres, vers l’inconnu. Le fruit-lune semble guider et parfois même, tirer la nef qui va son chemin et s’enfonce dans l’ombre. L'eau brille, noire, huileuse. La lumière du monde qui s’éloigne est maintenant une aurore lointaine, là-bas sur l’horizon. Je m’enfonce dans la nuit.

... des visions m’assaillent, des images de temples anciens, semblables à des négatifs de photosÉ

ÉUne sorte de tempête s’est déchaînée au fond de moi, me faisant trembler si violemment qu’il m’est difficile d’écrire ces mots. Mon corps est comme une corde trop tendue à la limite de la rupture, une tension extrême, douloureuse. Je ne sais comment la contenir ou l’évacuer, je ne comprends pas ce qui se passe. L’image de la reine m’obsède malgré moi et capte toute mon attention, je voudrais fuir, lui échapper, mais elle semble me rejoindre de manière souterraine et vouloir se rendre maître de mon esprit.

 

...en me retournant, j’ai vu là-bas, tout au loin, des éclairs en provenance de la statue. Est-ce elle qui m’ envoie ces ondes violentes, déstructurantes et destructrices, provoquant ce raz-de-marée intérieur? Je me sens comme un instrument de musique détruit par les vibrations d’une mélopée trop sombre et trop violente...

 

Le stylo lui échappa de la main. Il luttait pour ne pas sombrer, les mots se disloquaient dans son esprit, il se raccrochait à une idée, une bouée au milieu des éléments déchaînés : “Change la musique, change-la, viteÉ” et il cherchait dans les tréfonds de son esprit. Y en avait-il une, suffisamment structurée et lumineuse pour ne pas se disloquer sous les vibrations qui s’amplifiaient?

Des notes stridentes et désaccordées le traversaient et vrillaient ses nerfs, lui donnant l’envie d’en finir avec ce trop plein de douleur en se jetant par dessus bord. Pourtant il continuait de lutter contre l’ombre de la reine qui semblait vouloir envahir et déchirer son esprit.

Il fallait changer la musique. Il fouillait dans sa mémoire et au delà, concentré à l’extrême, sentant que sa survie en dépendait...

Il fallait changer la musique... La tempête discordante cherchait à briser quelque chose en lui pour s’y glisser. La reine voulait-elle qu’il l’emmène avec lui?

Au milieu du chaos, un souvenir... quelques notes d’un air de Bach lui revenaient, la pureté même... Il s’y accrocha. La partition se reconstruisait note après note, hésitante puis de plus en plus assurée, prenant possession de ses mains qui la gestuaient en retrouvant instinctivement le doigté et les positions sur un clavier imaginaire. Elle était ralentie, déformée, mais elle revenait. Il était fait pour ce monde-là, pour sa lumière et son équilibre. Il ne voulait plus de l’autre. La pulsation musicale se précisa, puis s’imposa en même temps qu’une prière remontait du plus profond de son être : “Lumière intérieure, je t’en prie, ne laisse pas les ténèbres me parler...”

Son corps s’unissait maintenant comme guidé par l’harmonie des phrases mélodiques qui résonnaient au fond de lui. Il se sentait revenir de très loin, mais n’eut pas le temps de souffler : la mer s’était transformée en un fleuve immense et un courant de plus en plus violent entraînait la nef dans des chutes d’eau en paliers, en la secouant dans tous les sens. La tête du Voyageur heurta brutalement le bord de la coque et il s’évanouit.

Plus tard les flots se séparèrent en trois bras, et le bateau s’engagea dans l’un d’entre eux. La rivière devint plus étroite et le courant se calma. Dans ce monde l’eau semblait remonter vers ses sources.

Puis la coque racla le fond, et l’embarcation s’immobilisa près d’une berge. Le Voyageur revint à lui. Le fracas résonnait encore dans ses oreilles, et il tanguait, il n’avait pas le pied marin... Il était épuisé, couvert de contusions, mais la tempête dans son corps avait finalement disparu.

Il se sentit libéré, en même temps qu’un sentiment de perte absolue, irrémédiable, lui donnait envie de pleurer. Quelles chances avaient-ils maintenant de revoir son ami? Il se concentra sur le présent pour ne pas y penser, trouva dans un coffre au fond du bateau de la nourriture et des vêtements secs. Puis il désensabla la nef qui repartit tranquillement. Le croissant de lune dans le mât éclairait doucement le chemin. Autant continuer maintenant à remonter aussi loin que c’est possible, se disait-il.

Il s’endormit.