Le chant de l’âme

Le sens des expériences que nous traversons est comme un jardin où l’on sème, comme le tableau d’un peintre. Il n’apparait qu’une fois l’oeuvre déjà bien avancée. Il surgit du regard et de la parole, de la rencontre avec les autres. Il y a un passage que connaît tout peintre: un passage où le tableau semble résister, vouloir “prendre la main”, ne plus accepter ce qui vient: tout semble se défaire, quelque chose veut apparaître et se dire au travers de cette rencontre. Que va faire l’artiste? jeter le tableau qui n’obéit plus, lui imposer ses règles, le mettre de côté, peut-être le détruire? Ou alors choisir d'avancer ensemble, à l'écoute, entrer lentement dans la dimension étrange d’un dialogue intérieur d’où naîtra quelque chose d’inconnu, une relation secrète entre l'oeuvre et son créateur , si secrète qu'elle ne prendra vie que lorsque le regard et la résonance intérieure de l'observateur seront prêts à s'ouvrir à cet inconnu. Dans une dimension de partage?

Quel est le sens de notre vie? Elle semble la plupart du temps nous échapper, nous emmener, ou au contraire nous voulons trop la contrôler. Parfois même nous nous désespérons de nous sentir à côté de la vie, rejetés sur la rive...

Il faut du recul pour voir un tableau. Le nez dessus, nous pouvons en apprécier les touches et la technique du peintre. En reculant, nous en voyons l’organisation, les couleurs et les formes, le lieu où tout semble converger, celui d’où tout semble venir. Le sens apparaît, se relie et se nomme. Il trouve son titre .

Chacun vit une relation particulière à son tableau de vie: certains le critiquent constamment, ou ne le regardent pas et critiquent les autres tableauxÉd’autres refont indéfiniment la même petite touche, évitant d’aller vers les autres espaces.

Certains encore sont persuadés que leur tableau est le seul valable, d’autres qu’il n’a aucune valeur. Certains encore s’autorisent à laisser une souplesse s’installer: leur main est appelée vers tel endroit, puis tel autre, pour y faire naître quelque chose qui participera à l’ensemble. Et à chaque fois l’incarnation, la mise en matière est difficile, un accouchement, une transmutation, un inconnu.

Il est facile de gâcher un tableau, de ne pas chercher à le comprendre, de l’évacuer.

Pourtant chaque tableau de vie, aussi modeste soit-il, recèle un trésor, un secret, une résonance qui pourra se communiquer. Il en est ainsi de chacun d’entre nous, nous sommes oeuvre en cours de réalisation, et notre vie consiste à l’exposer, à le mettre en contact et en résonance avec l’espace de temps, de société, le lieu, où nous nous sommes incarnés.

Il faut pour entendre la résonance du tableau de l’autre quelque chose de simple: le silence et l’écoute. Parfois, cela sonne haut et fort, clair pour toute l’humanité. Parfois, la lumière est bien enterrée et cachée, ou timide et hésitante.

Parfois un autre secret, un secret d'ombre a recouvert le secret de lumière, la flamme secrète qui brille au fond de nous, celle de la légende hindoue. Le tableau est devenu monochrome, ou répétitif, du rythme maladif d’un enfant dans le marasme. Les sens, le regard, le goût, la peau, ont perdu leur éveil, leur désir, l’ombre empêche la vie d’y circuler. Leurs canaux s’encombrent, se bloquent. Des mémoires oubliées les enkystent. On a refermé les portes qui menaient à la source.

D’où viendra la force d’aller la retrouver?

D’où reviendra la vie, de quel appel d’un autre, au travers d’un livre, d’une musique, d’une parole, d’un film, d’un accueil, d’un regard, d'une main?

D’un regard empli de fraternité vraie, appel à vivre maintenant, quelque chose qui stimule, renouvelle et fait vibrer en profondeur...

Tant qu’il reste au moins une capacité à se laisser émerveiller par l’humain, par la nature, alors rien n’est perdu. Quand l’autre devient frère de route et tend la main à celui qui est resté là, au bord du chemin.Tout cela. Une histoire de fraternité. La vie recircule dans le regard, dans la peau, dans tout ce qui fait signe et sens de vie, et lui donne force et couleur. Alors la source recommence à vibrer, nourrie de tendresse, de respect, de rencontre et de partage. Elle jaillit du plus profond de l’être, cherche son chemin dans le corps, le coeur et la pensée, irrigue et transmute.

La matière se met à vibrer, à chanter la vie. La joie enveloppe le corps et le cÏur qui habitent à nouveau la vie, l'oeuvre est amoureuse de son créateur...

Alors la vie se vit en nous, si simplement. Nous nous sentons pleinement vivant, juste désireux d'avancer dans nos choix et de grandir dans nos coeurs.

C’est le chant de l’être, le chant de l’âme. Il rejoint la vibration primordiale, le chant de Dieu, et au plus profond de nous, le cÏur de lumière.

 

Marie-France Venon